Mercredi dernier, par un matin d’hiver un tantinet frisquet, c’était le grand branle-bas au restaurant Chez Clo dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. On y attendait de la grande visite pour la 18e édition des Petits déjeuners de Noël destinés aux personnes itinérantes et familles démunies. Imaginez, dès 6 h du matin des hommes et des femmes défavorisés faisaient déjà la file pour entrer dans le sympathique restaurant de la rue Ontario. Quelques 850 repas furent servis avec gentillesse dans une ambiance de fête. Oui, c’était la fête avec des chansons fredonnées par le groupe légendaire La Bottine souriante qui, avec le brio qu’il possède, a su soulever l’enthousiasme de la clientèle aussi bien captivée par son assiette. Ça tapait du pied et ça swingnait!
On ne peut que souligner cette initiative fort appréciée en cette période l’année. Nous le savons tous, demain sera la même routine ou presque, pour les personnes itinérantes. La rue et la rigueur de l’hiver viendront miner quelque peu leur santé et leur état d’âme. « L’hiver, c’est dur, pas mal toff » me disait Robert avec sa longue barbe et ses cheveux ébouriffés. Il avait bien bouffé avec appétit ses deux œufs accompagnés de belles tranches de bacon et de pains grillés. Robert sait fort bien qu’après ce moment de chaleur et ce repas succulent, il va reprendre la rue, comme à chaque matin, pour quémander et chercher quelque oasis pour se réchauffer un peu.
L’itinérance prend de l’ampleur chez nous. Dans un pays d’opulence comme le nôtre, c’est un scandale! Après des mois de tergiversations, voilà enfin des actions concrètes mises de l’avant par le gouvernement provincial. La ministre déléguée aux Services sociaux, Lise Thériault, dévoilait lundi dernier le plan d’action du gouvernement en matière d’itinérance. Dans un document de cinquante pages, la ministre propose 70 actions qui seront entreprises par dix ministères et organismes publics. Selon les mots de la ministre, c’est une étape concrète et importante dans les efforts de l’État pour contrer les effets de l’itinérance. Mais tout ne sera pas réglé pour autant avec 14 millions sur trois ans. Ce plan concret est loin d’une réelle politique sur le phénomène.
Il peut être facile de saupoudrer quelques millions sur une problématique réelle. Mais le phénomène de l’itinérance ne se règlera pas en trois ans, mais c’est un pas dans la bonne direction applaudit par les organismes du milieu. Par ce plan d’action, le gouvernement met de l’avant cinq priorités pour intervenir dans le monde de l’itinérance : renforcer la prévention; favoriser la stabilité résidentielle; améliorer, adapter et accroître l’intervention, favoriser la cohabitation et accroître la recherche. Nous apprenions de la bouche de la ministre que le gouvernement entend dresser un portrait du phénomène de l’itinérance au Québec. Il est temps de mettre à jour ces données, car il faut bien l’avouer, l’itinérance n’est pas qu’un phénomène urbain : il prend des couleurs différentes selon les régions.
Tous les intervenants du milieu signalent depuis des années le manque de ressources et de financement. Nous le savons tous, l’itinérance est un phénomène complexe qui concerne des êtres humains vulnérables, fragilisés qui ont besoin de retrouver leur dignité. Il s’agit de côtoyer des personnes itinérantes pour comprendre que c’est rarement par préférence qu’on se retrouve dans la rue. Les personnes itinérantes n’ont pas toujours le choix; elles sont confrontées à des problématiques sérieuses qui dépassent les clichés du gars étendu sur un banc en sirotant je ne sais quoi ou encore de l’étrange vie dans les boîtes de carton. Il y a au fond de ces êtres, un mal de vivre et d’être au monde difficile à cerner et à percer. Pour plusieurs, la rue est devenue une cachette, un espace où se profile la honte d’être vu et entendu.
La métropole est sans contredit, c’est bien connu, la ville la plus touchée par le phénomène de l’itinérance dans la province. Ce phénomène est omniprésent non seulement au centre-ville, mais aussi dans certains quartiers plus éloignés. Globalement, on retrouve un consensus autour de certaines caractéristiques de la personne itinérante : absence de logement permanent; fréquentation des lieux associés à la marginalité ou à la sous-culture itinérante; période minimale sans logement; désaffiliation familiale et sociale.
Il n’y a pas de vacances de Noël pour l’itinérance. Durant le temps des fêtes, son omniprésence nous frappera davantage. Le phénomène a pris de l’ampleur et il est urgent de mettre en place une politique globale en itinérance. Une des grandes questions qui émergent des consultations publiques, c’est l’enjeu du logement. À quelques jours des festivités de Noël et du Nouvel An, n’hésitons pas à tendre la main, à ouvrir notre cœur, mais surtout à comprendre la situation des plus pauvres de la société. La souffrance n’est-elle pas le signal de la rencontre avec nos propres limites? La personne itinérante ne nous renvoie-t-elle pas à nos propres fragilités et vulnérabilités?